Spiritualité

LA SPIRITUALITE CARMELITAINE

 Caractériser la spiritualité du Carmel est un problème d’autant plus ardu, qu’à la différence des autres familles religieuses le Carmel n’a pas, au sens strict du terme, un fondateur dont il aurait reçu un enseignement, une règle de vie[1]. C’est en scrutant la vie du prophète Elie et de la Vierge Marie, figures inspiratrices de l’Ordre du Carmel ; l’esprit de la Règle, que l’on découvre les éléments caractéristiques de l spiritualité du Carmel. 

I- Elie, le prophète, Père spirituel du Carmel

S’il est certain que des écoles de prophètes étaient établies sur le Mont Carmel, à la suite d’Elie et d’Elisée, il n’est pourtant pas possible de savoir de quelle manière et jusqu’à quelle date, elles se perpétuèrent. Cependant, si mystérieuses que soient ses origines, le Carmel n’a jamais cessé de se réclamer d’Elie, et de voir en lui l’instituteur de cette forme de vie érémitique et prophétique qui le caractérise. Elie, est un homme qui, saisi par l’esprit de Yahwe, s’est enfoncé dans la solitude, et qui, puisant au torrent de Carith, a bu au fleuve d’eau vive, et a goûté dans la contemplation, la volupté divine. En Elie, le Carmel se voit comme en un miroir.  C’est en se penchant sur la vie d’Elie que le Carme sent s’éveiller plus vive en lui la soif de la contemplation. Il perçoit sa parente profonde avec cet homme qui se tenait en présence du Dieu vivant.  Et lorsqu’il découvre dans les Saintes Ecritures qu’Elie, « avec la force que lui donna la nourriture [divine], marcha quarante jours et quarante nuits, jusqu’à la montagne de Dieu, l’Horeb », il n’est pas surpris de cette démarche. Ainsi, le Carme trouve portée l’expérience contemplative des origines, chez Elie, au plus haut degré de pureté, de dépouillement et d’épanouissement ; il renouvelle dans son âme l’expérience du désert, avec sa solitude spirituelle et son silence. Cette recherche incessante de la solitude, du recueillement et l’appel nostalgique au dépouillement demeurent, pour le Carme, l’âme même de sa vocation.  Avec Elisée, le Carme prie donc Elie son Père de lui donner « une double part de son esprit » (2R2, 9). L’esprit du Carmel est marqué par une forte aspiration à l’union avec Dieu. Cette aspiration se veut particulière dans la mesure où elle revêt un aspect d’immédiateté, une exigence de réalisation qui spécifient l’attitude religieuse de l’Ordre. Le Carmel fera de la contemplation son but propre et pour y parvenir, il pratiquera un dégagement absolu des contingences temporelles.  

II- Marie, Mère et Sœur des Frères Carmes

Tout au long de leur histoire, les Carmes ont expérimenté et chanté la présence empressée et permanente de leur Mère et de leur Patronne. En dédiant leur oratoire à Marie, nos premiers Pères, les ermites du Mont Carmel, la choisirent comme Patronne et se confiant à elle, vouant toute leur vie à son service et à sa louange, réalisée dans la vie plus que dans le rite[2]. Marie, l’étoile mystique du Mont Carmel protège ses enfants, les revêt et les guide sur les sentiers qui portent à la joie de la rencontre transformante avec Dieu. Elle qui, la première a vécu la plaine union avec Dieu dans le Christ, nous aide à découvrir la beauté de notre appel et nous soutient dans la pénible montée, jusqu’à la montagne véritable qui est le Christ, notre Seigneur. Le scapulaire est le signe de sa protection et de la consécration à Marie. Les Carmes reconnaissent dans la Virgo Purissima (Vierge Très Pure) leur Sœur[3], Eve nouvelle qui se laisse transformer par l’action de l’Esprit Saint.   

III- La spiritualité brève de la Règle

Le Carmel tient de ses origines la soif de solitude et du silence, ainsi que le désert comme lieu par excellence de la rencontre divine et de la contemplation. Ce cadre sera repris par la Règle, mais dans une dimension spirituelle, en se l’intériorisant. La cellule deviendra le désert où l’âme rencontre son Dieu, et l’oraison, son colloque avec lui, son occupation de jour et de nuit, sa vie intérieure. « Que chacun demeure seul dans sa cellule ou près d’elle, méditant jour et nuit la loi du Seigneur, et veillant dans la prière »[4].

IV- Les éléments de la spiritualité carmélitaine

 La spiritualité carmélitaine regorge plusieurs éléments-clés parmi lesquels on peut citer entre autres le désert, la solitude, le silence,  le voyage mystique.

a. Le désert

 Le Carmel depuis ses origines fait l’expérience du désert. Celui-ci n’est pas seulement le fondement d’un lieu historique, géographique ou d’une forme monacale de vie, mais d’une structure dynamique centrée sur Dieu. Il n’est non plus un lieu que l’on choisit pour jouir de la présence gratuite de Dieu, ni d’un refuge ou l’on adore Dieu comme une idole. Le désert pour les premiers Carmes était un vrai désert au sens littéral du terme. Mais, en abandonnant sa famille pour vivre en étranger sur la terre du Seigneur, en  se livrant à une vie de contemplation et à la suite du Christ crucifié, le Carme vit un désert spirituel continu. Ainsi, en acceptant l’état de mendiant et voulant vivre l’incertitude de la pauvreté, les Carmes vont construire leur désert spirituel dans le cœur, en devenant des hommes de foi pure. En choisissant Elie, homme du désert, comme père et guide, ils vont reconnaitre cette même foi en Marie lorsqu’elle prononce son « Fiat » solennel. C’est de ces deux modèles, évoqués déjà précédemment, ayant vécu dans un véritable désert puis spiritualisé, que les Carmes vont façonner leur identité[5].  Privés désormais du désert géographique des origines, les Carmes seront menés à vivre, à travers un processus de dépouillement continu de soi-même, dans l’abandon du soutien humain et de tout espèce de sécurité matérielle, un désert spirituel. Le désert carmélitain devient inéluctablement, un désert mystique : un désert de foi et d’amour, qui demande « du temps libre pour Dieu » (Vacare Deo) et la pureté de cœur (Puritas Cordis[6]). Et c’est dans ce sens que le désert au Carmel devient donc un lieu de combat spirituel, un combat qui est d’abord livré contre soi-même, contre ses appétits terrestres, contre son ego, bref contre les assauts de la concupiscence et même de l’esprit[7], tout cela passant par l’utilisation des armes que sont : le jeûne, l’abstinence, le silence, la foi, et l’espérance[8], et aussi un combat contre le mal ambiant procédant du Malin.  Le désert est enfin le lieu de pauvreté car lorsqu’on s’y trouve, on se dépouille de tout, en vue d’obtenir tout de celui que l’on désire et recherche.  

b. la solitude

 La cellule du Carme est le lieu privilégié où il vit la solitude qui n’est pas une réclusion sur soi ni une fuite, mais un refuge auprès du Seigneur. Le Carme en pratiquant la solitude recherche la proximité de Dieu en vue d’entrer dans son intimité. Cet appel transcendant fait écho à celui horizontal.  Comme le dit le Bienheureux Jean Soreth, la cella (la cellule) mène au caellum (le ciel). De ce fait la cellule devient une terre sainte, un lieu saint, un espace mystique dans lequel le Carme dialogue avec son Dieu en secret, comme quelqu’un s’entretient avec son ami. De ce fait, et comme par gradation, la cellule physique du Carme – lieu de son isolement accompagné de son Dieu – cède place sur le plan mystique à la cellule interne qui est l’antichambre du Carme c’est-à-dire son âme. Dès lors, il ne s’agit plus d’un lieu géographique, mais plutôt d’un lieu spirituel. De cette solitude qui s’établit dans la cellule du Carme, se réalisant dans une face à face avec Dieu, favorise la communication entre l’homme et Dieu dans le silence.

c. le silence

 La dynamique du désert, lorsqu’intervient la grâce, cède place au repos marqué par le silence. C’est dans cette logique que dans la Règle du Carmel, le silence est présent à plusieurs titres. Partant, en concevant les cellules séparées des frères, la visée première est de préserver le climat de silence, nécessaire pour la méditation de la parole de Dieu. C’est pourquoi au Carmel le silence est prescrit, des Complies jusqu'à la fin des primes du jour suivant. Dans ce silence les Carmes recherchent la présence de Dieu. 

e.  Le scapulaire

On ne peut parler de la dévotion mariale au  Carmel sans faire allusion au scapulaire, symbole qui exprime depuis plus de sept siècles la dévotion mariale de l’Ordre. Pour le Carmel, le scapulaire est avant tout le mémorial de toutes les vertus de Marie. Outre le fait d’être un signe d’affiliation à l’Ordre, le Scapulaire est aussi un signe d’appartenance à Marie, il est aussi un sacramentaire qui exprime la dévotion à l’égard de la patronne du Carmel. Car le scapulaire indique que la personne qui le porte veut vivre sous la protection de Marie et à son service. A l’instar du Carme, celui qui porte le scapulaire doit avoir une intime familiarité avec Marie car il lui est totalement consacré. C’est ainsi que, dans la pensée du Pape Pie XII, porter le scapulaire implique une vie d’oraison continuelle, d’imitation des vertus (de notre mère et sœur Marie) d’humilité, de chasteté et de service rendu au prochain, à l’Ordre du Carmel et à l’Eglise. Puisque selon la  doctrine Mariale du Carmel, un vrai dévot de Marie se sauve. Ainsi, le Scapulaire exprime parfaitement bien la sollicitude de la maternité de notre Mère du Carmel. Elle nous protège durant la vie et nous aide lors de notre mort auprès de son Fils Jésus notre Sauveur.

h. L’oraison

 La première particularité est de proposer l’oraison comme moyen principal pour réaliser l’union à Dieu ; l’oraison, ou plutôt la vie d’oraison, englobe non seulement les moments réservés à la prière proprement dite, privée ou publique, mais la recherche continuelle d’un contact vivant, personnel, affectueux avec le Christ, dans et par toutes les occupations ordinaires de la vie du chrétien. Tous nos auteurs, surtout Thérèse d’Avila, recommandent l’oraison et en célèbrent la vertu bienfaisante et toute-puissante pour tout chrétien, quels que soient son degré de spiritualité, sa profession, sa formation culturelle, son état de vie. L’oraison est, pourrait-on dire, l’âme du Carmel, sa biosphère spirituelle, sa raison d’être dans l’Église, tant dans le cœur de celle-ci comme prière cachée, que dans son apostolat qui consistera substantiellement à enseigner les voies de la prière, à en faire l’expérience. De fait, le précepte central de la Règle, exprimé avec force et simplicité, est celui-ci : « Que chacun demeure seul dans sa cellule ou près d’elle, méditant jour et nuit la loi du Seigneur et veillant dans la prière. »

             

             

 


[1]R.P. Paul de la Croix (O.C.D.), La spiritualité carmélitaine in La spiritualité catholique par Jean GAUTIER, éd. Le Rameau, Paris, 1953, p.81

[2] Ratio Institutionis Vitae Carmelitanae (R.I.V.C.), Curie Générale, Rome, 2004, p.55

[3] Car pour Frère Filip Ribot (XIVe s), l’un des historiens de l’Ordre, « Marie a commencé la virginité perpétuelle chez les femmes, comme Elie l’avait commencée chez les hommes. Cette ressemblance amènera les Carmes à dire que Marie était leur Sœur, et eux-mêmes Frères de la Bienheureuse Vierge Marie » (Cf. Frères Carmes, coll. La Tradition Vivante, p.6)  

[4] Ibidem, N°7

[5] Frères Carmes, collection  La Tradition Vivante, Paris, 1999, P 14.

[6] Idem

[7] Cf. Saint Jean de la Croix dans la deuxième partie de son traité La nuit obscure qu’il nomme la nuit de l’esprit.

[8] P. Chalmers, o. carm, La règle du carmel, Bunia, juin, 1998, p 17.