Règle du Carmel

 

AVANT- PROPOS

Au début du XIIIème siècle  un groupe de pèlerins cherchèrent à vivre dans la solitude sur le Mont Carmel dans le but de se « conformer de façon la plus parfaite possible à la mentalité du Christ par la prière »[1] « près de la Source » du Prophète Elie. Ces ermites décidèrent de se doter d’une organisation formelle. Ils demandèrent ainsi  à Albert degli AVOGADRI, Patriarche de Jérusalem de 1206 à 1214 un règlement écrit pour codifier leur mode de vie (propositum). C’est la « Vitae Formula ». Dès lors,  ils menèrent une vie communautaire sans renoncer à la vie d’ermite.   Chassés du Mont Carmel, ils furent appelés à s’adapter à une nouvelle forme de vie  en Europe.  En 1247, les Carmes célébrèrent leur premier chapitre général d’Aylesford où ils suggérèrent au Saint Siège de modifier quelques points de leur formule de vie. Le 1er octobre 1247, par la bulle  « Quae honorem Conditoris », le Pape Innocent IV transforma la norme de vie en Règle du Carmel.

I. STRUCTURE ET RESUME DE LA REGLE

La règle du Carmel est sous la forme d’une lettre et est divisé en 24 numéros. Elle a une introduction, un corps de texte et une conclusion. L’introduction est en fait une salutation. On peut y voir énoncés clairement l’émetteur (Albert Avogrado) et le récepteur(les ermites latins du mont Carmel) .Dans le corps de la lettre, Albert traite de tous les aspects de la vie des ermites :

Il leur rappelle tout d’abord le fondement de leur vie : la suite du Christ. Il établi une structure de la vie dans l’ermitage qui sera constitué de cellules séparées. Tous devront obéir au supérieur qui aura sa cellule à l’entrée.

Puisqu’il s’agit d’une communauté de frères, la vie communautaire sera marquée par l’office en commun, réfection commune, l’absence de propriété privée.

Dans la règle, apparait clairement la centralité de la prière : la chapelle est au cœur de l’ermitage et les frères sont invités à la  méditation permanente de la parole de Dieu ainsi qu’à la pratique du jeune et de l’ascèse.

Enfin, le combat spirituel lui aussi est clairement énoncé par Albert. Le silence, la méditation de la Parole, la  purification du cœur sont le plein train quotidien des ermites. Il recommande également le travail comme moyen de lutte contre la tentation mais aussi pour l’autonomie à l’exemple de Saint Paul.

II. CONTENU SPIRITUEL DE LA REGLE

Le Christ est au cœur de la Règle du Carmel qui  est un moyen pour « vivre dans la dépendance de Jésus-Christ et le servir fidèlement d’un cœur pur et d’une bonne conscience » C’est lui qui est recherché et c’est lui qui donne la force de le suivre. Il est celui dont la compagnie et la présence sont recherchées à tout moment. Le silence prescrit par la règle ne vise rien d’autre que l’écoute de la seule voix du Christ. La place centrale occupé par la chapelle loin d’être un simple moyen de faciliter l’accès pour tous à la chapelle est l’expression d’une réalité profonde : le Christ est au centre de la vie carmélitaine et est par conséquent au cœur de la vie du carme.

De même la place prépondérante accordée à la solitude et la  prière montre qu’elle vise une transformation de l’homme intérieur ; elle privilégie le contact direct avec Dieu qui devient fécond dans la vie fraternelle. La règle elle-même est inondée de versets bibliques. Cela indique que le Carme est le disciple qui « méditant jour et nuit la loi du Seigneur et veillant dans la prière »( Règle n°10) fortifie son âme dans la contemplation pour devenir parmi ses frères et au cœur du monde l’instrument de Dieu. La règle vise donc à faire de la fraternité Carmélitaine un lieu de la manifestation de Dieu et donc une prophétie en acte. La vie carmélitaine est donc comme le prescrit la règle un itinéraire de transformation où l’homme intérieur est enrichi et transformé par une union à Dieu et donc la fécondité spirituelle se manifeste dans la vie fraternelle

 

III. TEXTE INTEGRAL DE LA REGLE

  1. Albert, appelé par la grâce de Dieu, patriarche de l’Eglise de Jérusalem, aux chers fils dans le Christ, B. et aux autres ermites, qui vivent sous son obéissance, près de la source, au Mont Carmel, salut dans le Seigneur et bénédiction du Saint-Esprit.
  2. A bien de reprises et de bien de manières, les saints Pères ont réglé comment chacun doit vivre dans l’obéissance à Jésus-Christ et le servir fidèlement, d’un cœur pur et d’une bonne conscience, en quelque ordre qu’il soit ou quel que soit le genre de vie religieuse choisi.
  3. Mais, puisque vous nous demandez de vous donner, selon votre résolution, une formule de vie que vous devez garder dans l’avenir :
  4. En premier lieu, nous vous prescrivons que l’un d’entre vous soit Prieur, et qu’il soit élu à cette charge par consentement unanime de tous, ou de la partie la plus nombreuse et la plus sage. Tous les autres lui promettront obéissance et s’appliqueront à la garder en la vérité de leur conduite, ainsi que la chasteté et le renoncement à la propriété.
  5. Vous pourrez habiter en des endroits déserts et là où l’on vous offrira des lieux qui soient aptes et convenables pour l’observance de votre vie religieuse, selon ce qui paraîtra être le mieux au Prieur et aux frères.
  6. En outre, suivant la situation du lieu que vous vous serez proposé d’habiter, chacun de vous aura une cellule séparée ; ces mêmes cellules seront assignées à chacun conformément à la décision du Prieur lui-même, avec l’assentiment des autres frères ou de la partie la plus sage.
  7. Néanmoins, vous prendrez dans un réfectoire commun ce qui vous aura été donné, écoutant ensemble la lecture de quelques passages de l’Ecriture Sainte, lorsque cela pourra se faire convenablement.
  8. Il ne sera permis à aucun des frères, si ce n’est du consentement du Prieur en charge, de changer la place qui lui  a été assignée, ou d’échanger avec un autre.
  9. La cellule du Prieur se trouvera près de l’entrée du lieu, afin qu’il soit le premier à aller recevoir ceux qui viendront en ce lieu ; ensuite, tout ce qu’il y aura à faire s’exécutera d’après sa volonté et sa décision.
  10. Que chacun demeure dans sa cellule ou près d’elle, méditant jour et nuit la loi du Seigneur et veillant en prière, à moins qu’il ne soit occupé pour d’autres justes raisons.
  11. Ceux qui savent dire les heures canoniques avec les clercs, les réciteront suivant les  règles établies par les saints Pères et la coutume approuvée par l’Eglise. Ceux qui ne le savent pas, diront pour Matines vingt-cinq Pater, sauf les dimanches et les jours de fêtes solennelle, pour lesquels nous prescrivons le double, c’est-à-dire la récitation de cinquante Pater ; la même prière sera dite sept fois pour Laudes, et sept fois également pour chacune des autres heures à l’exception des Vêpres pour lesquelles vous devrez la dire quinze fois.
  12. Qu’aucun des frères ne dise que quelque chose lui appartient en propre, mais que tout vous soit commun et soit distribué à chacun par la main du Prieur, c’est-à-dire par  le frère  qu’il aura chargé de ce service, selon les besoins de chacun, compte tenu de l’âge et des nécessités particulières.
  13. Cependant, dans la mesure où vous en aurez besoin, vous pourrez avoir  des ânes ou des mulets et quelque élevage d’animaux et de volailles.
  14. L’oratoire, aussi convenablement que possible, sera construit au milieu des cellules, et vous devrez vous y assembler chaque matin pour entendre la messe solennelle, lorsque cela pourra se faire convenablement.
  15. Le dimanche ou autre jour, lorsque cela sera nécessaire, vous réfléchirez ensemble  au respect de la vie commune et au salut des âmes ; en même temps, si l’on a remarqué quelque excès et quelque faute de l’un des frères, qu’il soit corrigé avec charité.
  16. Vous jeûnerez tous les jours, sauf les dimanches, de la fête de l’Exaltation de la Sainte Croix jusqu’au jour de la Résurrection du Seigneur, à moins que la maladie ou la faiblesse du corps, ou quelque autre juste motif ne conseille de rompre le jeûne, car la nécessité n’a point de loi.
  17. Vous vous abstiendrez de manger de la viande, si ce n’est comme remède à la maladie ou à la faiblesse. Mais, parce qu’en voyage vous êtes souvent obligés de mendier, pour ne pas être une charge pour  vos hôtes, vous pourrez, hors de vos maisons, prendre des mets cuits avec de la viande, et aussi sur mer, il vous sera permis de manger de la viande.
  18. Puisque réellement la vie de l’homme sur terre est un temps d’épreuve, et que tous ceux qui veulent vivre fidèlement dans le Christ souffrent persécution – le diable, votre adversaire, tel un lion rugissant, rôde cherchant une proie à dévorer-, mettez toute votre sollicitude à revêtir l’armure de Dieu, afin de pouvoir résister aux ruses de l’ennemi.
  19. Ceignez vos reins de la ceinture de la chasteté ; fortifiez votre cœur par de saintes pensées, car il est écrit : « La pensée sainte te gardera ». Revêtez la cuirasse de la justice en sorte que vous aimiez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme et de toutes vos forces, ainsi que votre prochain comme vous-mêmes. Prenez en toutes choses le bouclier de la foi ; il vous permettra d’éteindre tout les traits enflammés du malin : sans la foi, en effet, il est impossible de plaire à Dieu. Couvrez-vous aussi la tête du casque du salut, pour attendre le salut du seul sauveur, lui qui délivre son peuple de ses péchés. Et que le glaive de l’Esprit, qui est la Parole de Dieu, habite en plénitude dans votre bouche et dans votre cœur. Que tout ce que vous devrez faire soit fait selon la Parole du Seigneur.
  20. Vous devez vous livrer à quelque travail afin que le diable vous trouve toujours occupés ; que votre oisiveté ne lui permette pas de trouver un accès pour entrer dans vos âmes. En cela vous avez tant l’enseignement que l’exemple de l’apôtre saint Paul : le Christ parlait par sa bouche, puisqu’il a été établi et donné par Dieu comme prédicateur et docteur des nations dans la foi et la vérité. Si vous le suivez, vous ne pourrez pas vous égarer. Il nous dit, en effet : « Dans la peine et dans la fatigue nous  avons été parmi vous travaillant jour et nuit pour n’être à charge de personne. Non pas que nous n’en ayons pas le droit, mais c’était pour vous donner en nous-mêmes un modèle à imiter. En effet, lorsque nous étions près de vous, nous vous le déclarions : si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus.» Nous avons appris, en effet, que certains parmi vous errent dans l’inquiétude et l’oisiveté ; or, à ceux-là qui vivent ainsi, nous adressons, dans le Seigneur Jésus-Christ, cet ordre et cette prière : qu’ils travaillent dans le calme et qu’ils mangent leur pain. Cette voie est sainte et bonne : suivez là.
  21. L’Apôtre nous recommande le silence lorsqu’il nous ordonne de travailler en le gardant. Le prophète témoigne également que : « Le silence est le culte de la justice », et encore : «  Le silence et l’espérance seront votre force ». C’est pourquoi nous vous prescrivons de garder le silence depuis la fin de Complies jusqu’à la fin de Prime du jour suivant. Pour le reste de temps, bien que le silence n’ait pas à être gardé aussi rigoureusement, vous éviterez cependant avec soin le bavardage. Il est en effet écrit et l’expérience le confirme : « L’abondance des paroles ne va pas sans péché, et celui qui parle inconsidérément en éprouve les effets malheureux », et encore : « Celui qui multiplie les paroles blesse son âme ». Et le Seigneur dans l’Evangile : « De toute parole oiseuse que les hommes auront dite ils rendront compte au jour du Jugement ». Que chacun fasse donc un joug pour ses paroles et un mors qui s’ajuste bien à sa bouche de peur qu’il ne glisse et ne tombe par sa langue et que sa chute ne soit  incurable jusqu’à la mort. Qu’il garde ses voies avec le prophète pour  ne point pécher par sa langue, et qu’il s’applique diligemment et prudemment à observer le silence dans lequel se cultive la justice.
  22. Et toi, frère B., et quiconque après toi sera établi Prieur, ayez toujours présent à l’esprit et observez dans votre conduite ce que le Seigneur dit dans l’Evangile : « Quiconque voudra devenir le plus grand parmi vous sera votre serviteur, et quiconque voudra être le premier d’entre vous sera votre esclave ».
  23. Et vous, les autres frères, honorez humblement votre Prieur, considérant non pas sa personne mais le Christ qui l’a mis à votre tête. Il dit aux pasteurs des Eglises : « Qui vous écoute m’écoute, qui vous méprise me méprise ». Ainsi vous ne serez pas cités en jugement pour l’avoir méprisé, mais vous mériterez, par votre obéissance, la récompense de la vie éternelle.
  24. Nous vous avons brièvement écrit ces choses pour établir le statut de votre genre de vie, selon lequel vous devrez vivre. Si quelqu’un fait davantage, le Seigneur lui-même le lui rendra, quand il reviendra. Qu’il le fasse cependant avec discernement pour l’harmonie des vertus.

 


[1] VALABEK R., La prière au Carmel. Aperçu historique, Parole et Silence, Paris 2009, p.11.